4 posts tagged “télé-réalité”
On me demande souvent jusqu’où ira la télé-réalité. Posant cette question, on a généralement en tête des tabous sexuels. On imagine qu’après le Bachelor, l’Ile de la tentation, la télévision va connaître une dérive inévitablement vers l’érotisme ou, pire, la pornographie ! Et je réponds toujours que, tant que les chaînes viseront un large public familial, de telles évolutions seront impossibles.
Ce soir, avec SOS Cambriolage, M6 montre qu’avec la télévision, le plus à redouter est son flirt avec les idéologies les plus ignobles. Voici une émission qui met en scène deux anciens cambrioleurs, ayant fait de la prison pour des casses, mais, nous précise-t-on n’ayant jamais tué, qui vont nous montrer comment ils s’y prendraient pour pénétrer la maison de l’un de nous, téléspectateurs. Tout cela pour nous aider à nous protéger ! La « promesse » mérite qu’on s’y arrête :
« Deux ex-cambrioleurs vont faire équipe pour la bonne cause : Aider des familles à protéger leur maison. Francis et Zem sont deux anciens cambrioleurs. Aujourd’hui, ils ont définitivement tourné la page, et se sont reconverti avec succès. Mais ils connaissent tous les « trucs » utilisés par les cambrioleurs.
Ce « savoir-faire », ils ont décidé de le mettre aujourd’hui au service de chacun d’entre nous. Aux quatre coins de la France, ils vont aider des familles à mieux protéger leur foyer contre les cambriolages Francis et Zem choisissent d’abord une maison ou un appartement.
Puis, avec l’accord des propriétaires, et sous leur regard incrédule, Francis va cambrioler la maison et la vider de tous ses objets de valeurs. Le choc de l’effraction passé, il est temps de remettre la maison en ordre, et pour nos deux excambrioleurs de donner aux occupants des conseils simples et parfois étonnants pour décourager les tentatives éventuelles de véritables cambrioleurs.
Ce soir, Francis et Zem rencontrent Fabienne et Gilbert qui habitent avec leur deux enfants dans une maison située dans un lotissement tranquille en région parisienne. Nos deux ex-cambrioleurs se rendront ensuite à Lille, où Virginie, jeune mère divorcée vit dans un appartement avec ses deux fils ».
"Ce « savoir-faire », ils ont décidé de le mettre aujourd’hui au service de chacun d’entre nous"! De qui se moque-t-on? De nous, évidemment! Une fois encore, une chaîne maquille sous l'apparence du service son jeu pervers avec les contradictions du téléspectateur, qui a peur de la violence, mais adore son spectacle, qui craint l'insécurité, mais se délecte du spectacle des casses!
Ce qui est habile avec ce type des programmes, c'est d'abord qu'il convainc que le moins risqué pour le téléspectateur est de rester chez soi... à regarder la télévision et, plus précisément, M6, qui vous donne des conseils pour éviter d'être cambriolé (on attend avec impatience de voir quels annonceurs auront investi sur ce programme... Les verrous Fichet?). Une fois le téléspecateur bien au chaud, calefeutré, toute porte fermée à clef, on peut flatter ses peurs et ses travers.
SOS Cambriolage surfe sur deux phénomènes qu'on observe actuellement dans notre société:
- le premier est l'ambiguïté des sentiments face à ceux qui enfreignent la loi: on les condamne par les discours (voir Sarkozy), mais on admire ceux qui "ont payé leur dette à la société". Qu'il s'agisse des hommes politiques condamnés (Tapie) ou des truands repentis, tous acquièrent, dès qu'ils sont sortis de prison, une notoriété et une admiration, qui propulsent leurs livres au sommet des hit-parade. Récemment encore, un ex-truand est passé de plateau en plateau, racontant ses méfaits à des spectateurs acquis d'avance.
- le second est la relation paradoxale qu'entretiennent ceux qui votent à l'extrême droite avec la sécurité. Comme on sait, ce sont les villages les plus tranquilles, les moins fréquentés par des immigrés qui votent le plus Front National car il suffit d'avoir des représentations de violence ou d'insécurité pour avoir peur. Avec M6, ce qui n'était que représentation va s'incarner. Avec sa nouvelle émission, les téléspectateurs pourront dire: "l'insécurité: vue à la télé!"
En 2002, M6 a joué un rôle non négligeable dans la montée des peurs qui ont mené Le Pen au second tour des présidentielles, notamment avec ses magazines. Va-t-elle faire de même maintenant avec la télé-réalité? C'est à craindre. Pour résister à cette dérive, une seule solution: boycotter cette émission. Il y va de la démocratie.
On lit à droite, à gauche que l’emprise de la télé-réalité sur la télévision est en net recul. Certainement, si, pour en juger, on adopte un point de vue purement quantitatif. A n’en pas douter, les émissions rangées sous cette catégorie sont moins nombreuses qu’il y a quelques années.
Mais, si pour répondre à la question, on adopte un critère plus qualitatif, on peut craindre le contraire.
J’ai déjà expliqué ici que la Brigade des jardiniers, sur France 3, n’était rien d’autre qu’une émission de télé-réalité déguisée. Mais il est aussi une autre façon de considérer cette progression : en examinant comment la télévision publique « vampirise » en quelque sorte le succès des chaînes privées en invitant ceux ou celles qu’elles ont fait connaître.
Le cas était patent hier, avec l’invitation de Marianne James chez Drucker. Voici une artiste qui rame depuis des années pour se faire connaître, enchaînant les spectacles comiques, les places de chroniqueuse à la radio, sans jamais atteindre un niveau de notoriété considérable. Et tout à coup, M6 la propulse dans le rôle de juge méchante d’A la recherche de la nouvelle star (Pop Idol) et elle devient connue au point de passer du côté des chanteurs : elle enregistre un disque, assez faible il faut bien le dire. Il n’en faut pas plus pour que le maître des dimanches après-midi la reçoive en vedette. Et elle, qui invite-t-elle : la « tortue », le gagnant de la dernière Nouvelle star…
Qu’est-ce que cela signifie ? Que les vedettes de la télé-réalité, autrefois conspuées par les dirigeants de France Télévision, ont gagné en légitimité, d’une part. Et que, donc, la télé-réalité étend une nouvelle fois son empire. Que le service public se sert de petites vedettes de marketing pour attirer un public plus jeune.
Sur France Télévision, la télé-réalité s’avance masquée.
LE JEUDI 16 MARS 2006 à 14 heures
à la Mairie du 3e arrondissement de Paris
2, rue Spuller
75003 Paris
Métro: Républqiue, Arts et Métiers ou Temple
Renseignements: 01 53 01 75 24
J’ai montré dans l’article précédent que le Royaume jouait sur trois mondes : la fiction, le jeu, la réalité. L’échec du Royaume - autour de 20% de parts d'audience - montre que tous les mélanges ne sont pas possibles et qu’ils nécessitent, pour la production, beaucoup de doigté.
Le jeu et la fiction jouent tous les deux sur ce que Caillois appelait la mimicry : l’acteur feint d’être quelqu’un (un roi, un manant, etc), le temps d’un rôle. Mais l’un et l’autre supposent d’être sérieux, au moins le temps du jeu : l’enfant qui fait le roi va essayer d’imiter son langage, de prendre des allures nobles, le manant va en rajouter dans le respect, etc. Celui qui joue mal son rôle et qui sort sans arrêt de l’univers dicté par le jeu finit par s’en faire éjecter très vite. Quand le fait de feindre, la feintise, est au cœur de la fiction, il n’est plus possible de sortir de son rôle et de le regarder avec distance, sous peine que le spectateur ne croie plus à cet univers.
On comprend l’échec du Royaume : les candidats n’y jouent pas sérieusement leur rôle, important leur langage vulgaire et leurs comportements d’aujourd’hui : aucun ne tente de se couler dans un personnage. D’où pour le spectateur, une suite de scènes sans enjeu : on nous parle de la vie du Moyen-Age, mais on ne la voit à aucun moment, les acteurs jouent une suite de sketches avec aussi peu d’attention que de jeunes ados dans un patronage. Ils refusent d’oublier leur situation réelle, de se prendre au jeu. Que deux des candidats n’aient pas accepté de subir de vraies humiliations pour un jeu auxquels ils ne croyaient pas était un symptôme de la situation bizarre dans laquelle se retrouverait le téléspectateur du point de vue de la croyance à l’émission : une difficulté à croire à la fiction face à des comédiens improvisés qui n’y croyaient pas eux-mêmes et qui, de plus, ne trouvaient pas le jeu drôle ! Peut-être faudrait-il aussi pour y croire que les candidats aient des savoirs sur le Moyen-Âge et non des représentations caricaturales. On en vient à regretter tous ces acteurs qui se vantent d'avoir étudier le milieu de leur personnage.
Quelle était la solution pour TF1 : aller vers plus de fiction ? Mais alors ne vaut-il pas mieux tourner directement les Rois Maudits plutôt que de faire une série bas de gamme reçue comme une caricature ? Aller vers plus de jeu ? Mais alors à quoi sert ce pseudo récit auquel personne ne croit ? Mieux vaut enchaîner des épreuves comme Fort Boyard en utilisant les rôles comme un simple procédé de liaison entre les scènes.