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Je résume ce que j’ai eu l’occasion de dire de façon éparse dans différents médias à propos du « mercato » des animateurs.
En premier lieu, ce mouvement massif des animateurs d’une chaîne à l’autre a un précédent : La 5 de Berlusconi en France, qui avait débauché les stars : Sébastien, Gilot-Pétré, et d’autres que j’oublie. À l’époque, ce mouvement n’avait eu pour la chaine aucun effet positif : les nouvelles recrues n’avaient pas dopé l’audience, prouvant que l’identité de la chaîne était au moins aussi importante que les animateurs dans la réussite d’un programme. Aujourd’hui, la situation a changé pour de nombreuses raisons.
Les animateurs ne sont plus seulement ces professionnels que nous connaissions il y a vingt ans et qui étaient magnifiés précisément parce qu’ils étaient des « professionnels », ils sont beaucoup plus : des hommes ou des femmes, avec des vies privées, dont nous connaissons les amours, et parfois, même, la nudité (le lecteur des magazines « people » peut comparer la poitrine de Claire Chazal et celle Laurence Ferrari). L’attachement du téléspectateur, quand il existe, va au-delà du programme, il est fondé sur la familiarité.
Dans ce contexte, à quoi sert le mercato ?
Du côté de France 2, il est clair qu’il y a des préoccupations éthiques : les chaînes du service public ne peuvent plus se soumettre à la loi des producteurs-animateurs : à la fois leur offrir des rentes de situations et leur permettre d’entamer le lien de l’animateur à sa chaîne, par une dispersion sur des chaînes forcément concurrentes.
sPour TF1 et M6, il s’agit d’autre chose. M6 est en train de devenir une vraie chaîne généraliste, ce qu’elle n’était que partiellement avant : elle a maintenant un JT et retransmet du foot… TF1, de son côté, a une image vieillissante et sait qu’à ce compte-là, les jeunes passent à l’ennemi. D’où cette décision, peu commentée, de rajeunir l’ensemble de sa grille. C’est bien le sens de l’arrivée de Cauet, par exemple, mais aussi d’Harry Roselmack : il faut montrer à une jeunesse généreuse que TF1 prend en compte les revendications légitimes des minorités visibles.
Quel est le point commun entre toutes ces vedettes transférées : non seulement leur jeunesse, mais leur aspect « lisse ». Tous sont manifestement aussi préoccupés de leur « look » que de leur compétence. Si PPDA était l’archétype du play-boy (j’ai une image de lui à Cannes en bermuda, alors que nous étions dans la même piscine), Pernaut était un homme sans qualité physique. Lapix, Ferrari ou Castaldi sont tous télégéniques, attentifs à elur décoloration, sans jamais être agressifs. En d’autres termes, ils sont « non objectionnables ». Qui songerait à critiquer l’apparence de ces gendres et de ces belles filles idéaux ? Le fait que Karl Zéro soit remplacé par Laurence Ferrari sur Canal+ est à cet égard emblématique : on écarte tout ce qui pourrait faire dissensus au profit de personnes, si ce n’est consensuelles, au moins sans aspérité, en vue de réunir un public plus vaste.
Dans la mesure où tous ces jeunes sont régulièrement dans Public ou dans Closer, la chaîne investit sur l’attirance que provoque le spectacle de ce monde facile. Cela dit, on oublie que PPDA et d’autres ont commencé au même âge leur carrière de star et que, si les chaînes veulent vieillir avec leur public, il est important de remettre les compteurs, si ce n’est à zéro, au moins à 30 (ans). France 2, qui essaye de virer son quinquagénaire, risque de paraître plus vite que prévu la télé des vieux.
La programmation est d’abord l’articulation de la grille des programmes à la temporalité du téléspectateur. S’il fallait s’en convaincre, un séjour à la Réunion en offre un parfait contre-exemple qui confirma la règle. Dans cette île française, une chaîne publique, RFO, retransmet des programmes de France Télévision et une chaîne privée, Antenne Réunion, ceux de TF1, principalement. (C’est la même chose pour la radio, RFO retransmet France inter ou France info ; Festival, RTL).
Mais ce qui est étonnant pour le visiteur métropolitain, c’est que les émissions qu’il connaît se trouvent à des horaires tout à fait inhabituels : certaines sont, en effet, diffusées en direct, d’autres sont assignées à d’autres cases. Samedi pétantes, de S. Bern, est diffusé le lundi à 18h45 (sur Canal+), La Cible et les Zamours entre 8h50 et 9h55 sur Télé Réunion, le JT de France 2 de la mi-journée à 16h et celui de 20h à 23h (sur Tempo), tandis que celui de TF1 est diffusé à 23h10 sur Antenne Réunion. Dans ces derniers cas, le décalage est une résultante mécanique du décalage horaire, mais il n’en provoque pas moins une autre réception qu’en métropole.
Certains glissements de cases horaires ont peu de portée : voir Samedi pétantes le lundi, à peu près à la même heure ne change pas grand-chose, à ceci près que le samedi est traditionnellement en France un moment de divertissement ce que n’est pas le lundi à la Réunion (passons sur le fait que le titre de l’émission devient assez incompréhensible !). Le déplacement des Zamours incite à s’interroger : si l’émission s’adresse en France aux femmes à la maison qui « révisent » leur couple et s’interrogent sur la connaissance de leur propre conjoint, l’horaire matinale est-il propice à un tel retour réflexif à la Réunion ? Je ne saurais le dire, mais cela serait à voir. Une chose est sûre en tout cas, le lieu commun de la « grand-messe de 20 heures » en prend un sacré coup ! Le JT ne s’aligne plus sur les heures des repas (on ne mange pas spécialement tard à la Réunion) ; il est découplé de cet acte de réunion familiale, alors même qu’il est souvent pensé par les journalistes français en fonction de son heure de programmation. Le plus frappant est en fait la diffusion le matin, sur Tempo, de Télématin… Compte tenu du décalage horaire de trois heures entre La Réunion et Paris, l’émission est diffusée entre 9h30 et 11h30 du matin, alors qu’elle se termine dans la capitale à 8h30. Imaginez combien il est étrange de voir tout ce décor de tasses, de confitures, de petit-déjeuner au moment où il faut plutôt penser à préparer le déjeuner !
Ces changements de cases horaires des programmes me font penser au Don Quichotte de Ménard : Borgès imagine que le roman de Cervantès réécrit mot pour mot aujourd’hui serait différent du seul fait que le contexte culturel a changé en quelques siècles et que ce changement, en retour change le texte. Ainsi en va-t-il de la télévision, même quand les mêmes programmes passent d’un bout à l’autre de la planète, ils sont différents simplement parce que leur appropriation culturelle les transforme.
Porto Alegre -. Il est plusieurs façons d’envisager la relation d’une télévision à sa culture. L’une des méthodes à la mode, à l’époque de la mondialisation, est de s’échanger des programmes et de les comparer en fonction de grilles savantes. Je te donne mon Familia Feud contre Une famille en or, mon Big Brother contre ton Loft Story… Pourtant, si ces comparaisons excitent les méninges, elles sont en général décevantes et débouchent sur des banalités : l’animateur brésilien est plus expansif que son homologue français ou les Brésiliennes dans les émissions de variétés plus déshabillées que les Françaises. Tant de distance entre deux pays pour si peu de différences…
À ces exercices d’entomologiste, je préfère quant à moi une autre méthode. Quand j’arrive dans un pays étranger, je zappe jusqu’au moment où je rencontre une émission qui me soit réellement étrangère, non simplement parce que je ne parle pas la langue, non parce qu’elle traite les codes du spectacle autrement que chez moi, mais parce que je ne vois rien qui, dans mon univers familier, y ressemble. C’est la raison pour laquelle, chaque fois que j’arrive au Brésil, ce qui me fascine par-dessus tout, et apparemment bien plus que mes amis brésiliens, ce sont les émissions religieuses. Je ne parle pas de ces « grands messes » où un prédicateur vient soulever les foules - les nuits télévisuelles en sont pleines au Brésil -, non je parle de ces émissions qui ne ressemblent en rien aux émissions religieuses que nous connaissons et qui le sont pourtant beaucoup plus profondément.
Au premier abord, vous croyez tomber sur une telenovela de plus : une femme dans un appartement passe de pièce en pièce. Elle semble mal. Elle a mal à la tête, nous dit-on, elle est nerveuse. Pas très passionnant. Mais, bientôt, ce que vous aviez pris pour une scène de télé-réalité change brusquement de statut. Cette femme, nous dit-on, est mal parce qu’elle est possédée. Pour s’en sortir, une seule chose à faire contacter au plus vite l’Igregia del templo mayor… Des défilants vous indiquent des numéros de téléphone et l’adresse la plus proche. Cette émission, qui s’appelle Coisas Reais (Choses réelles) n’est qu’un exemple parmi d’autres. En voici un, saisi au hasard le 14 octobre, sur la chaîne Band : l’écran est coupé en deux ; d’un côté, un pasteur,en costume cravate, de l’autre, une femme de profil, éclairée par un violent contre-jour qui la nimbe de lumière, de façon mystique : c’est une femme qui a été habitée par l’esprit d’une autre personne « ex-mae aos encostos ».
Si l’expression « confession télévisuelle » est souvent galvaudée, elle prend ici tout son sens. À ceci près que l’église télévisuelle promet une réparation rapide de ces situations paroxystique. Ce même jour l’émission appelle à des @@« sessao do descarego com a rosa ungida…(= des sessions de délivrance avec une rose ointe), qui vont elles aussi délivrer ceux qui souffrent de tous les maux : « si on a une malédiction financière familiale, l’église en délivrera…
Pour convaincre, tous les moyens sont bons, mais tous sont d’abord télévisuels : des « clips », des interviews avec envoyés spéciaux en direct de « témoins » qui viennent témoigner de leurs délivrance, des reportages sur des désenvoûtements en public (le possédé est flouté avec une sorte d’aura)... On peut même envoyer son nom à l’émission et le pasteur en studio le mettra au pied d’une grande croix, entourée des drapeaux brésiliens et de l’état du Rio del sul.
Ce qui force évidemment la conviction du spectateur, c’est que l’image est par essence affirmative. Elle actualise ce qu’elle montre. Comment mettre en doute ce que l’on voit ? La croyance se fait télé-réalité… Pour s’opposer à de telles affirmations, un savoir sur l’image est nécessaire et, bien sûr, le public auquel s’adresse ces émissions ne le possède pas.
Imaginez de telles émissions en France ! Qu’une église proche de la secte vienne utiliser les moyens de la construction de la réalité télévisuelle pour vous amener à croire et pour enrôler des fidèles ! Ce serait un vrai scandale. C’est dans cet écart tangible entre le consensus des uns et les impossibilités des autres que se font sentir les vraies différences culturelles…
J'ai été récemment interviewé par l'Humanité sur ce que je pensais du service public et sur ce qu'il devrait être (en ce jour où Patrick de Carolis présentait sa politique pour France Télévision) (http://www.humanite.presse.fr/journal/2005-09-03/2005-09-03-813341). Depuis, je regarde les chaînes du groupe avec un peu plus d'attention encore. Une chose m'apparaît que j'ai oublié de signaler.
Depuis quelque temps, il n'est pas un jour sans que l'on voie apparaître sur les écrans de France 2 des vedettes de TF1: vendredi dernier, c'étair Rafaël dans On a tout essayé. Vous ne connaissez pas? Moi non plus. C'est un candidat de la saison passée de Koh-Lanta connu pour sa façon d'être. Il est venu expliquer qu'une fois il avait mangé des coquillages qu'un ami avait vomi, qu'il s'était tapé toutes les femmes de son immeuble... et beaucoup d'autres choses essentielles. France 2 se vante d'avoir chassé la télé-réalité. Peut-être par la porte, mais elle revient par la fenêtre! Samedi: Ardisson reçoit Arthur, qui va faire le Cirque d'hiver. Il s'est découvert des talents de comique et angoisse parce que deux jours seulement de location sont complets.... Le service public doit-il voler à son secours? Dimanche, Drucker reçoit Chazal (Claire, pas le frère), parce que l'invité est Torreton, son "fiancé". France 2 a l'esprit... Public, la revue, pas le service.
Trois intrusion de TF1 sur France 2 en trois jours. La stratégie du Cheval de Troie marche au-delà de toute espérance. France2 se fait vampiriser lentement par sa rivale... Voici un chantier intéressant pour M. de Carolis.