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L’éditeur Jérôme Lindon disait qu’il n’y a rien de plus triste qu’un best-seller qui ne se vend pas. On pourrait ajouter dans la même veine ; rien de plus triste qu’une soirée de victoire qui célèbre une défaite.
Hier soir, France 2, pour tenter de se rattraper de ne pas avoir eu la retransmission des grands matches du Mondial avait mobilisé Pujadas pour une édition spéciale, bien sûr en vue de fêter l’équipe de France et, sans doute, le dernier match de Zidane. Sans victoire, que restait-il ? Un dispositif considérable pour retransmettre des vues de « la plus belle avenue du monde » et des avenues de Rome, qui, ne sont pas mal non plus ! Mais pour montrer quoi ? Un nouveau match ? La liesse populaire contre… au fait, c’est quoi le contraire de liesse ? Tristesse ? Difficile de dire si les gens étaient tristes sur les Champs-Elysées. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y avait pas grand monde. Alors on vit les efforts des cameramen pour rapprocher les gens, pour « faire foule » en écrasant la profondeur de champ grâce aux téléobjectifs. On vit aussi Pujadas alarmer ses correspondants pour signaler qu’on parlait de début d’incendie, et lesdits correspondants le décevoir en expliquant qu’il s’agissait de feux de Bengale ou de pétards que les gens avaient achetés par avance et qu’ils ne voulaient pas gâcher… Pour donner un peu de « peps » à ce direct qui en manquait singulièrement, le présentateur du 20 heures utilisa des recettes éprouvées, telle que l’interruption : « mais je vous arrête, nous sommes en direct avec Rome ». Et re-foule en liesse.
Il n’y a rien de tel pour apprendre le langage de la télévision, et la façon qu’elle a de construire de la dramaturgie que de regarder la retransmission des événements qui n’en sont pas !
En pleine contestation du CPE, le journal s’est ouvert sur la réintroduction des ours dans les Pyrénées. Pas un sujet, mais 2.
Pendant ce temps-là, TF1 parlait des annonces de Villepin… Ce n’est qu’à 13h05 que France 2 esr arrivé au sujet du jour ; d’abord en parlant de l’étendue de la grève dans l’université, ensuite pour annoncer les mesures du Premier ministre…
Deux réflexions. Quand France 2 comprendra-t-elle que lutter contre Pernaut (ce jour remplacer par Legros) ne peut se faire en se plaçant sur le même terrain ? Les zélateurs du service public, dont je suis, attendent d’être informés sur l’actualité et non de céder au régionalisme conservateur de TF1. Non contente de montrer les ours (au demeurant adorables), France 2 n’a pas hésité, pour remplir ces sujets, à utiliser plusieurs fois les mêmes plans et à recourir aux interviews de commerçant ou d’agriculteur à la manière de TF1.
Il fallut attendre 13h09 pour savoir quelles étaient les annonces de Villepin. Est-ce vraiment rationnelle de montrer les réactions à des mesures avant d’expliquer ces mesures ? Evidemment non. À l’erreur de hiérarchisation des infos, France 2 ajoute une erreur pédagogique.
L’audience du 13 heures de France 2 remontera le jour où elle comprendre et respectera les attentes des téléspectateurs du service public.
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J’ai déjà signalé dans l’Empire du loft (La Dispute) que le principal intérêt de Loft Story pour M6 avait été de jeter des ponts entre le monde des programmes et le monde de la publicité : en montrant des jeunes qui se nourrissaient, qui s’occupaient de leur corps, qui se séduisaient, la chaîne offrait un bon contexte aux annonceurs de tous les produits qui se rattachaient à ces activités.
Aujourd’hui (le 7 février 06), avec son journal de mi-journée, M6 franchit un nouveau pas, celui qui séparait la publicité de l’information : sous prétexte d’enquêter sur le prix des sports d’hiver pour une famille, un reportage montre des gens avec des anoraks portant une publicité Riches Monts. Quelques minutes plus tard, la météo… Qui la sponsorise ? Allez, devinez !… Riches Monts. Vous avez dit « subliminal » ?
On a pu revoir ces jours-ci quelques extraits de reportages sur Outreau diffusés dans les journaux télévisés de 2001. Fort instructif : pour les commentaires, cela ne faisait aucun doute, nous étions face à des pédophiles ou, pour mieux dire, des monstres. Non contente de juger de façon définitive cette affaire, ces sujets de JT montrait abondamment les visages de ceux qu’ils désignaient à la vindicte populaire.
J’entendais aujourd’hui une journaliste parler à ce sujet d’« emballement médiatique ». L’expression est commode, mais aussi simplificatrice. Qu’est-ce qu’un « emballement médiatique » ? D’où vient-il ? Comment se produit-il ? C’est ce qu’on aimerait savoir pour éviter qu’il se reproduise.
Voyons donc dans quel contexte il s’est produit.
En 1975, je crois, le Prix Médicis fut attribué à Paysage de fantaisie, un roman de Tony Duvert. Quel rapport ? me direz-vous. Eh bien, le fait qu’il contait, de façon, très déconstruite certes mais explicite quand même, les aventures d’un pédophile. Il y a quelques années, un livre qui avait un thème très semblable, Rose Bonbon, fut interdit. Le devenir très différent de ces deux romans est un symptôme évident de l’évolution de notre société par rapport à cette question. Si dans les années 70, la pédophilie était vue avec indulgence, sous prétexte qu’elle relevait de la liberté sexuelle, elle est aujourd’hui l’affaire de la société et entraîne une condamnation unanime. La première manifestation publique de cette évolution fut l’affaire Dutroux. Les télés nous montrèrent alors les réactions massives des citoyens contre le criminel. Après ces événements, lorsque est apparue l’affaire d’Outreau, les médias n’ont pas tergiversé : les suspects étaient coupables.
Comment prendre dans ces conditions des décisions sereines, qu’on soit juge ou juré ? Comment aller contre la majorité, quand, en outre, l’opinion majoritaire est légitimée par tous les journaux télévisés ? Cette interrogation, qui me paraît essentielle pour la démocratie, en amène une autre : comment la télévision doit-elle parler des affaires en cours et des affaires jugées ?
Première suggestion : parler plus que montrer. L’erreur judiciaire d’Outreau devrait inciter à la prudence dans le filmage des suspects. On se souvient qu’il y a quelques années on a débattu de savoir s’il fallait ou non montrer un homme menotté. Beaucoup plaidait qu’il le fallait parce que c’était une information. On voit aujourd’hui ce qu’il faut en penser. Si on n’avait pas médiatisé le visage de ceux qui sont aujourd’hui acquittés, beaucoup de souffrance leur aurait été évité.
Deuxième suggestion : ne pas refaire les procès à la télévision, comme d’autres « refont le match ». Comment résumer en quelques phrases la plaidoirie qui tient en plusieurs heures ? Après les romans et les films, faut-il « pitcher » la justice ? De plus, la plaidoirie et l’interview sont des genres de discours totalement hétérogènes : si l’une n’est pas tenue à l’objectivité puisqu’elle vise à prendre la défense, à mettre l’accent sur les « circonstances atténuantes », l’interview, dans la philosophie implicite des journalistes (voir dans mon blog l’autre note sur Outreau) est tenue pour un discours « vrai ». Ce glissement accrédite une idée fausse de la justice, parce que sa temporalité, lente et méticuleuse, est réduite à la temporalité des médias, l’instant présent. Cette réduction est d’autant plus grave quand la chose est jugée et qu’on conteste une sanction, en proposant un alourdissement ou un allègement de la peine infligée. Médiatiser de telles opinions sur un jugement, c’est laisser croire que la peine se décide au hasard, alors qu’elle est codifiée par le droit, qui ne laisse à l’appréciation du juge qu’une fourchette (entre x mois et x années de prison, par exemple). D’où l’impression pour celui qui ignore le fonctionnement de la justice, c’est-à-dire la plupart d’entre nous, que la justice obéit à une sorte de droit naturel ressortissant à l’opinion de tout un chacun.
Je l’ai dit, je ne sais pas exactement de quelle nature sont les liens des médias à nos représentations. C’est encore un terrain de recherche immense. Une chose est sûre, c’est que, en l’occurrence, les médias contribuent à façonner une image très déformée de la justice, et qu’avec la retransmission de la commission parlementaire d’enquête d’Outreau, ils font pencher le plateau du côté de l’émotion, rompant l’équilibre de la balance de la justice. Mais il y a plus grave : aujourd’hui, les parties en présence dans un procès peuvent parfaitement instrumentaliser les médias et faire pencher le plateau de leur côté. Il suffit non de connaître le droit, mais de savoir ce qu’attendent les journalistes et quels discours sont « dans l’air ». C’est la pire forme de la démagogie condamnée par Platon. Les médias ne devraient-ils pas se méfier des sophistes et contribuer à l’éducation du citoyen en nous aidant à mettre en perspective l’instant présent ?
On demande beaucoup à la justice de présenter ses excuses en ce moment. Et les médias ? Serait-ce trop leur demander de faire leur Mea culpa quand ils ont fait des erreurs d’appréciation ?