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Que l’avocat de Bernard Laroche poursuive France 3 pour avoir laissé entendre que celui-ci s’était rendu coupable du meurtre du petit Gregory pose évidemment un problème de fond quant au statut de la fiction et de la réalité. Un de plus.
Peut-on poursuivre un scénariste pour avoir tenu un propos mensonger ou pour avoir fausser la vérité ? Si la réponse est oui, on s’engage dans une voie dangereuse et les procès devraient se multiplier. Faut-il poursuivre Stendhal pour avoir fait croire que Napoléon était passé à portée du personnage de fiction Julien Sorel lors de la bataille de Waterloo ? Faut-il s’en prendre à Forrest Gump pour avoir montré Kennedy serrant la main de cette pure invention d’Hollywood ? Faut-il poursuivre les auteurs de Blair Witch pour nous avoir fait accroire que les sorcières existaient et étaient responsables de la mort de quelques étudiants ? Bien évidemment non. Alors pourquoi poursuivre les auteurs de l’affaire Villemain ?
Parce que, dit-on, on insinue dans ce film une vérité qui n’est pas la bonne. Mais depuis quand les fictions sont-elles tenues de dire la vérité ? Toute la question est là.
Si l’avocat des Laroche a raison de s’en prendre à ce téléfilm à épisodes, c’est qu’en fait, depuis maintenant plusieurs décennies, à la suite des reality shows et autres télé-réalités, le spectateur finit par ne plus savoir ce qu’est une fiction et ce qui la différencie de la réalité. Le bon usage de la fiction repose sur « une suspension de l’incrédulité », selon la formule du poète anglais Coleridge. Quand je regarde une fiction, je suis près à tout croire pour mon propre plaisir : qu’un homme peut voler, qu’il existe des fourmis géantes ou que les ours parlent aux renards… Quand on m’informe sur le monde, en revanche, ce n’est pas la crédibilité de l’information que je dois exiger, mais la vérité, tout simplement. Dans ce domaine de l’information, le mensonge prend tout son sens. Il faut le réaffirmer : aucune fiction ne peut prétendre à la vérité, parce que le simple fait de construire des dialogues, de les faire jouer transforme la réalité (dans le téléfilm de FR3 M. Villemin parle comme intellectuel…). Le seul fait de raconter une histoire impose le choix d’un point de vue qui ne peut être objectif. Enfin, la construction des personnages entraîne une identification du spectateur qui peut, dans bien des cas, rendre sympathique n’importe qui, y compris la pire ordure (je ne parle pas ici du téléfilm Gregory).
L’affaire Villemin met en cause nos repères parce que les scénaristes eux-mêmes ont construit leur scénario sur une ambiguïté, : d’un côté, ils ont gardé le nom de Villemin, de l’autre ils ont préféré renommer les Laroche. En s’alignant simplement sur l’accord des protagonistes réels de l’histoire. L’attitude est bien sûr hypocrite, puisqu’elle consiste à se prémunir du point de vue juridique en se préparant à plaider qu’il ne s’agit pas des Laroche, qu’ils ne sont pas désignés comme tels, tout en communiquant partout sur le thème de la vérité du film (avec comme témoin indubitable et impartial Florence Lacour, qui a écrit le Bûcher des innocents). Communication renforcée par le fait que les acteurs ont été choisis en vertu de leur ressemblance avec les personnes engagées dans cette affaire plus qu’en vertu de leur talent.
Il y a quelques années (décennies ?), les cinéastes accompagnaient toujours l’adaptation de faits divers de la mention « toute ressemblance avec des personnes réelles ou des événements réels seraient fortuites ». Il y a quelque temps, TF1, pour Marie Besnard, insistait sur le fait que els scénaristes avaient utilisé les « moyens de la fiction ». À prétendre parler de la réalité en faisant de la fiction, on joue un jeu dangereux. En effet, derrière cette attitude ambiguë l’idée qui est développée, c’est que la justice se trompe souvent et que seule la télévision dit la vérité. Et ce à travers les fictions. On marche sur la tête.