10 posts tagged “ethique des médias”
Comment parler de la télévision ? La récente affaire du Donor show m’inspire quelques réflexions à ce sujet…
Tout le monde a entendu parler de ce show devant mettre en scène sur la télévision hollandaise une malade en phase terminal sommée de choisir à quelle candidate elle devrait donner un de ses reins… Depuis quelques jours, en effet, tous les médias en parlent et j’ai contribué à ce tourbillon médiatique, donnant des interviews chaque jour en direct ou non…
Ce matin, à mon réveil, un message de France Info pour m’avertir de l’imposture de la BBN et d’Endemol. Petite cause, grands effets…. Que faire des 8 minutes que nous avions enregistrées pour le Retour sur info d’Ariane Bouissou et dans lequel on se demandait jusqu’où irait la télé-réalité ? L’interview n’avait plus de sens… Il fallait la refaire… Que dire de celles données en direct ?
Je m’en veux car, au fond, j’ai été victime de l’agenda médiatique et je n’ai pas su y résister. Pourtant, le soupçon du mensonge m’avait effleuré, comme en 1989, en voyant les images du faux charnier de Timisoara. Alors pourquoi je ne l’ai pas dit ? Parce qu’il est quasiment impossible de répondre à autre chose que ce qu’on vous demande. Et ce qu’on voulait entendre alors était d’une autre nature, on voulait répondre à la question des limites. « Jusqu’où ? ». Imaginons que j’aie répondu (j’y ai pensé un moment) : « on ne peut rien dire pour le moment, attendez que l’émission ait lieu » ou « ne confondez pas émission et promesse d’émission ». On aurait tout de suite été interviewer un autre spécialiste, qui, lui, se serait prêté au jeu. En sorte que, dans un tel cas, il est impossible de faire passer dans l’espace public un simple principe de précaution comme « wait and see ».
Jusqu’où ira la télé-réalité ? Elle ira jusqu’où les médias lui permettront d’aller en propageant ses promesses. Dans un monde où la multiplication des chaînes est indéfinie, la seule façon de se faire entendre est de créer un scandale. Maintenant tout le monde sait que BBN existe… Notre seule façon de résister est de ne pas parler des faits, c’est-à-dire en l’occurrence des émissions, avant qu’elles aient eu lieu.
La suspension d’Alain Duhamel de France 2 et de RTL pour avoir avoué à des étudiants de Sciences Po qu’il souhaitait voter Bayrou a été abondamment commentée. Ce qui me frappe dans beaucoup des commentaires que j’ai lus ou entendus, c’est combien ils pratiquent l’amalgame. Si je, comme je l’ai dit dans le 13 heures de France Inter le 16 février, il me paraît stupide d’écarter un journaliste du seul fait qu’il a fait connaître sa position politique, je ne pense pas que ce principe s’applique de la même façon à ceux ou celle qui vivent avec des acteurs de la vies politiques. Savoir qu’un journaliste est de gauche ou de droite permet de savoir « d’où il parle ». Cela permet aussi de pondérer ses commentaires, de leur appliquer un « coefficient de déformation ». L’auditeur ou le téléspectateur a, en l’écoutant, la possibilité de savoir qu’il dit telle ou telle chose parce qu’il a cette sympathie. On pourrait même imaginer une démocratie dans laquelle les journalistes diraient clairement de quel bord ils sont. On en finirait du même coup avec l’idée que la neutralité est possible. Je suis bien plus gêné par la question de Béatrice Schoenberg à son éditorialiste M. Leclerc : « Ségolène Royal vous a-t-elle convaincu ? », qui laisse à penser qu’il pourrait donner une réponse indépendamment de ses convictions, la même que celle qu’aurait donnée un autre éditorialiste. Béatrice Schoenberg ou Marie Drucker sont dans une tout autre situation qu’Alain Duhamel. Imagine-t-on la première interviewer son mari à la ville, M. Borloo, pour expliquer sa politique de la ville et la seconde questionner M. Baroin sur ses intentions ? Ce serait à la fois ridicule et choquant pour la démocratie, car elles se retrouveraient soudain juge et partie. Je ferai d’ailleurs remarquer qu’Anne Sinclair a arrêté 7 sur 7 quand son mari est entré au gouvernement. Laissons les journalistes avoir des convictions, demandons leur, mais refusons les conflits d’intérêts qui pourraient surgir d’une mauvaise séparation de la vie privée et de la vie public.
J'ai appelé ici même il y a quelques semaines au "boycottage" de SOS Cambriolage (voir article du 5 décembre) et j'ai dénoncé cette émission dans le Monde (15/1/07) pour les dangers qu'elle représentait pour la démocratie.
Je ne peux donc que saluer la décision rendue par le CSA aujourd'hui d'interdire cette émission en ce qu'elle "porte atteinte à l'ordre public".
Je suis actuellement au FIPA, à Biarritz, Festival internationnal des programmes audioviosuels, où j'étais invité pour un débat sur les relations de la fiction et de la réalité. Ce débat, dirigé par le documentariste blege Hugues Lepaige, mettait aussi en présence, Bernard Stora et Dutilleul, récent réalisateur du faux journal belge qui a mis en émoi la Belgique, et William Karel. Inutile de dire que face à cet aréopage de réalisateur, l'universitaire que je suis - et qui a pourtant réalisé 8 films! - faisait figure de maître d'école et était placé dans la peau du méchant. Et ça n'a pas raté, Stora s'est offusqué de cet universitaire qui avait une vision "manichéenne" de la tv. À l'écouter, le faux journal belge était une œuvre et, pour cette raison, il échappait à toute critique...
Curieux destin de ce faux journal belge... Présenté comme un journal, justement, il est à présent considéré par ses auteurs comme un film ou un docu-fiction. Et ils prétendent se situer dans la descendance du surréalisme belge! Par ailleurs, ils affichent beaucoup de mépris pour tous ces téléspectateurs qui n'ont pas su lire les codes, tout en affirmant qu'ils ont voulu provoquer un électrochoc salutaire!
On nage en pleine confusion ou, peut-être, en pleine hypocrisie. Tantôt on se place du côté de l'information - pour mettre en avant le rôle salutaire de ce mensonge télévisuel - tantôt on se place du côté de l'art pour soutenir qu'il ne fallait pas prendre au sérieux ce canular... Or, si ce faux journal a fonctionné, c'est bien qu'il avait l'allure d'un VRAI journal et qu'il était diffusé à la télévision en soirée. Il est évident que dans une salle de cinéma il perd son sens et sa fonction!
On reconnaît bien là les stratégies des diffuseurs d'aujourd'hui, qui sont prêts à adopter des stratégies mobiles pour justifier n'importe quoi. Une preuve indirecte en est d'ailleurs fournie par le fait que la RTBF, après avoir justifié ce programme et la démarche des auteurs, en a interdit la diffusion au FIPA, qu'il devait clore, tout en se défendant de faire acte de censure! Cette opération a eu pour effet de victimiser le réalisateur, qui a pu réduire le film à ses intentions et convaincre le public présent et les journalistes sans que personne ne voie le film, qu'il avait innové! La communication de Dutilleul a réussi au-delà de toute espérance: il a persuadé les plus crédules que tout JT était une fiction... À ce compte-là que faut-il dire de Stars Wars!!? Cette stratégie de sauvetage du soldat Dutilleul ne peut déboucher que sur l'amalgame du "tous pourris à la télé", qui fait le lit du populisme.
Le plus étonnant pour moi, cela a été d'entendre un réalisateur comme Bernard Stora, qui a une longue carrière derrière lui, dire qu'il ne savait pas la différence entre la fiction et la réalité. Il n'y a que de bons films et de mauvais films, selon lui. Cela fait froid dans le dos de savoir que la télé est faite par des gens qui ne savent pas ce qu'ils font.

Que l’avocat de Bernard Laroche poursuive France 3 pour avoir laissé entendre que celui-ci s’était rendu coupable du meurtre du petit Gregory pose évidemment un problème de fond quant au statut de la fiction et de la réalité. Un de plus.
Peut-on poursuivre un scénariste pour avoir tenu un propos mensonger ou pour avoir fausser la vérité ? Si la réponse est oui, on s’engage dans une voie dangereuse et les procès devraient se multiplier. Faut-il poursuivre Stendhal pour avoir fait croire que Napoléon était passé à portée du personnage de fiction Julien Sorel lors de la bataille de Waterloo ? Faut-il s’en prendre à Forrest Gump pour avoir montré Kennedy serrant la main de cette pure invention d’Hollywood ? Faut-il poursuivre les auteurs de Blair Witch pour nous avoir fait accroire que les sorcières existaient et étaient responsables de la mort de quelques étudiants ? Bien évidemment non. Alors pourquoi poursuivre les auteurs de l’affaire Villemain ?
Parce que, dit-on, on insinue dans ce film une vérité qui n’est pas la bonne. Mais depuis quand les fictions sont-elles tenues de dire la vérité ? Toute la question est là.
Si l’avocat des Laroche a raison de s’en prendre à ce téléfilm à épisodes, c’est qu’en fait, depuis maintenant plusieurs décennies, à la suite des reality shows et autres télé-réalités, le spectateur finit par ne plus savoir ce qu’est une fiction et ce qui la différencie de la réalité. Le bon usage de la fiction repose sur « une suspension de l’incrédulité », selon la formule du poète anglais Coleridge. Quand je regarde une fiction, je suis près à tout croire pour mon propre plaisir : qu’un homme peut voler, qu’il existe des fourmis géantes ou que les ours parlent aux renards… Quand on m’informe sur le monde, en revanche, ce n’est pas la crédibilité de l’information que je dois exiger, mais la vérité, tout simplement. Dans ce domaine de l’information, le mensonge prend tout son sens. Il faut le réaffirmer : aucune fiction ne peut prétendre à la vérité, parce que le simple fait de construire des dialogues, de les faire jouer transforme la réalité (dans le téléfilm de FR3 M. Villemin parle comme intellectuel…). Le seul fait de raconter une histoire impose le choix d’un point de vue qui ne peut être objectif. Enfin, la construction des personnages entraîne une identification du spectateur qui peut, dans bien des cas, rendre sympathique n’importe qui, y compris la pire ordure (je ne parle pas ici du téléfilm Gregory).
L’affaire Villemin met en cause nos repères parce que les scénaristes eux-mêmes ont construit leur scénario sur une ambiguïté, : d’un côté, ils ont gardé le nom de Villemin, de l’autre ils ont préféré renommer les Laroche. En s’alignant simplement sur l’accord des protagonistes réels de l’histoire. L’attitude est bien sûr hypocrite, puisqu’elle consiste à se prémunir du point de vue juridique en se préparant à plaider qu’il ne s’agit pas des Laroche, qu’ils ne sont pas désignés comme tels, tout en communiquant partout sur le thème de la vérité du film (avec comme témoin indubitable et impartial Florence Lacour, qui a écrit le Bûcher des innocents). Communication renforcée par le fait que les acteurs ont été choisis en vertu de leur ressemblance avec les personnes engagées dans cette affaire plus qu’en vertu de leur talent.
Il y a quelques années (décennies ?), les cinéastes accompagnaient toujours l’adaptation de faits divers de la mention « toute ressemblance avec des personnes réelles ou des événements réels seraient fortuites ». Il y a quelque temps, TF1, pour Marie Besnard, insistait sur le fait que els scénaristes avaient utilisé les « moyens de la fiction ». À prétendre parler de la réalité en faisant de la fiction, on joue un jeu dangereux. En effet, derrière cette attitude ambiguë l’idée qui est développée, c’est que la justice se trompe souvent et que seule la télévision dit la vérité. Et ce à travers les fictions. On marche sur la tête.
On a pu revoir ces jours-ci quelques extraits de reportages sur Outreau diffusés dans les journaux télévisés de 2001. Fort instructif : pour les commentaires, cela ne faisait aucun doute, nous étions face à des pédophiles ou, pour mieux dire, des monstres. Non contente de juger de façon définitive cette affaire, ces sujets de JT montrait abondamment les visages de ceux qu’ils désignaient à la vindicte populaire.
J’entendais aujourd’hui une journaliste parler à ce sujet d’« emballement médiatique ». L’expression est commode, mais aussi simplificatrice. Qu’est-ce qu’un « emballement médiatique » ? D’où vient-il ? Comment se produit-il ? C’est ce qu’on aimerait savoir pour éviter qu’il se reproduise.
Voyons donc dans quel contexte il s’est produit.
En 1975, je crois, le Prix Médicis fut attribué à Paysage de fantaisie, un roman de Tony Duvert. Quel rapport ? me direz-vous. Eh bien, le fait qu’il contait, de façon, très déconstruite certes mais explicite quand même, les aventures d’un pédophile. Il y a quelques années, un livre qui avait un thème très semblable, Rose Bonbon, fut interdit. Le devenir très différent de ces deux romans est un symptôme évident de l’évolution de notre société par rapport à cette question. Si dans les années 70, la pédophilie était vue avec indulgence, sous prétexte qu’elle relevait de la liberté sexuelle, elle est aujourd’hui l’affaire de la société et entraîne une condamnation unanime. La première manifestation publique de cette évolution fut l’affaire Dutroux. Les télés nous montrèrent alors les réactions massives des citoyens contre le criminel. Après ces événements, lorsque est apparue l’affaire d’Outreau, les médias n’ont pas tergiversé : les suspects étaient coupables.
Comment prendre dans ces conditions des décisions sereines, qu’on soit juge ou juré ? Comment aller contre la majorité, quand, en outre, l’opinion majoritaire est légitimée par tous les journaux télévisés ? Cette interrogation, qui me paraît essentielle pour la démocratie, en amène une autre : comment la télévision doit-elle parler des affaires en cours et des affaires jugées ?
Première suggestion : parler plus que montrer. L’erreur judiciaire d’Outreau devrait inciter à la prudence dans le filmage des suspects. On se souvient qu’il y a quelques années on a débattu de savoir s’il fallait ou non montrer un homme menotté. Beaucoup plaidait qu’il le fallait parce que c’était une information. On voit aujourd’hui ce qu’il faut en penser. Si on n’avait pas médiatisé le visage de ceux qui sont aujourd’hui acquittés, beaucoup de souffrance leur aurait été évité.
Deuxième suggestion : ne pas refaire les procès à la télévision, comme d’autres « refont le match ». Comment résumer en quelques phrases la plaidoirie qui tient en plusieurs heures ? Après les romans et les films, faut-il « pitcher » la justice ? De plus, la plaidoirie et l’interview sont des genres de discours totalement hétérogènes : si l’une n’est pas tenue à l’objectivité puisqu’elle vise à prendre la défense, à mettre l’accent sur les « circonstances atténuantes », l’interview, dans la philosophie implicite des journalistes (voir dans mon blog l’autre note sur Outreau) est tenue pour un discours « vrai ». Ce glissement accrédite une idée fausse de la justice, parce que sa temporalité, lente et méticuleuse, est réduite à la temporalité des médias, l’instant présent. Cette réduction est d’autant plus grave quand la chose est jugée et qu’on conteste une sanction, en proposant un alourdissement ou un allègement de la peine infligée. Médiatiser de telles opinions sur un jugement, c’est laisser croire que la peine se décide au hasard, alors qu’elle est codifiée par le droit, qui ne laisse à l’appréciation du juge qu’une fourchette (entre x mois et x années de prison, par exemple). D’où l’impression pour celui qui ignore le fonctionnement de la justice, c’est-à-dire la plupart d’entre nous, que la justice obéit à une sorte de droit naturel ressortissant à l’opinion de tout un chacun.
Je l’ai dit, je ne sais pas exactement de quelle nature sont les liens des médias à nos représentations. C’est encore un terrain de recherche immense. Une chose est sûre, c’est que, en l’occurrence, les médias contribuent à façonner une image très déformée de la justice, et qu’avec la retransmission de la commission parlementaire d’enquête d’Outreau, ils font pencher le plateau du côté de l’émotion, rompant l’équilibre de la balance de la justice. Mais il y a plus grave : aujourd’hui, les parties en présence dans un procès peuvent parfaitement instrumentaliser les médias et faire pencher le plateau de leur côté. Il suffit non de connaître le droit, mais de savoir ce qu’attendent les journalistes et quels discours sont « dans l’air ». C’est la pire forme de la démagogie condamnée par Platon. Les médias ne devraient-ils pas se méfier des sophistes et contribuer à l’éducation du citoyen en nous aidant à mettre en perspective l’instant présent ?
On demande beaucoup à la justice de présenter ses excuses en ce moment. Et les médias ? Serait-ce trop leur demander de faire leur Mea culpa quand ils ont fait des erreurs d’appréciation ?
France 2. 10 janv.-06, le JT de 20 heures. Une journaliste interroge des jeunes qui ont été témoins des exactions commises dans le train Nice-Lyon – ou y ont participé ? –, la nuit de la Saint-Sylvestre. Ils affirment que les incidents ont été bien pire l’année dernière. Je n’entends pas ici discuter cette affirmation, n’ayant aucun moyen d’en juger. En revanche, je suis assez choqué de la façon de filmer ces interviews : tous les jeunes interrogés sont cadrés de telle sorte qu’on ne les reconnaisse pas : plans de blouson, de chaussures, de détails de vêtements, mais aucun visage. On sait que les journalistes se méfient aujourd’hui des personnes qui passent dans le champ, parce qu’il arrive qu’elles leur demandent des comptes en raison du droit de la personne à son image. Mais la situation est bien différente lorsqu’une personne accepte de donner une interview : soit elle assume ce qu’elle dit et elle le fait face à la caméra, soit elle ne l’assume pas, et alors tout est permis : le faux témoignage, la délation, les racontars ou la calomnie. D’un point de vue éthique, je vois mal comment on peut accepter d’être filmé et de ne pas être vu, sauf si on est poursuivi par des tueurs ou qu’on se trouve en situation de guerre. L’une des conditions de la communication verbale est d’accepter le face à face. Si ce n’est pas le cas, il doit faire partie de la déontologie du journaliste, soit de faire état de ce qu’il sait sans montrer les témoignages de gens qui ne veulent pas être filmés, soit de refuser de les voir jouer sur deux tableaux –parler à la télévision sans accepter de répondre de ses paroles. La caméra cachée, qui s’est répandue comme une traînée de poudre ces dernières années, est justifiée, peut être justifiée, par le fait qu’on veut montrer quelques chose que les acteurs de l’événement refuseraient de montrer. Mais l’interview doit être une interview, c’est-à-dire restituer un face à face. Après tout la règle fondamentale d’une vraie « assertion », pour les philosophes du langage, est d’assumer ce que l’on dit et d’être capable d’en donner des preuves.
L'hypothèse de l'exemplarité de la violence fournie par la télévision et de ses effets sur les jeunes doit être jaugée en fonction d'une autre donnée.
Contrairement à ce qu'on croit parfois, les "jeunes", autour de 20 ans du moins, regardent assez peu la télé. Les statistiques montrent qu'ils sont très en-dessous de la moyenne d'écoute des Français en général. Le média privilégié d'information n'est plus du tout le petit écran, comme le pensent les générations suivantes pour qui il reste évidemment la référence (ou le devient en vieillissant). Du même coup, on peut se demander comment la télé agit sur une population qui la regarde peu!
Dans ce débat, il semble que l'on ait du mal à sortir du vieux schéma adornien de la relation verticale du média à la population (à laquelle on doit l'appellation "mass média"), pour penser les modifications qu'impose la société de réseau. Les jeunes s'informent beaucoup mois par le JT, qui établit un relation descendante entre le journaliste et le récepteur, que par des contacts directs entre eux, par SMS ou par ordinateur. Il suffit de voir comment circulent les appels à émeutes pour s'en convainvre. Les informations concernant les "performances" d'un quartier par rapport à un autre passent de bouche à oreille ou de la main à l'œil sans avoir besoin d'être médiatisé par les sources officielles.
Les médias doivent-ils informer quotidiennement les citoyens du nombre de voitures brûlées dans les banlieues ? Sur ce point, les avis divergent. France Télévision a pris le parti de ne plus donner de chiffres (recourant à des périphrases : « plus qu’hier … »… moins que demain ? a-t-on envie d’ajouter), Jean-Pierre Pernaut, lui, tient les comptes à la voitures près.
Qui a raison ? Ce type de débat me fait penser aux discussions de Socrate et de ses disciples. À celui qui définit l’action violente, le philosophe oppose qu’avant de la définir, il faudrait déjà savoir ce qu’est la violence de même qu’avant de définir l’action juste, il faut savoir ce qu’est la justice. De même, aujourd’hui, avant d’affirmer que les médias encouragent la violence des banlieues, il faudrait déjà être capable de cerner l’influence les médias sur nos opinions personnelles en général. Car, après tout, si les télévisions donnent un mauvais exemple que les jeunes s’efforcent d’imiter, en va-t-il autrement quand ils nous montrent l’état du monde en général ? Voir la guerre encourage-t-il à la faire ? Contempler la pauvreté incite-t-il à la révolte ? Savoir qu’un homme politique monte dans les sondages incite-t-il à voter pour lui ?
Il me semble, en l’occurrence, qu’on imagine la relation des jeunes à la télé sur le modèle de Star Academy. Je veux bien admettre que, à l’heure actuelle, chacun recherche son quart d’heure de célébrité, et que voir des chanteurs en herbe réussir très vite incite des foules d’adolescents à se précipiter vers TF1, mais, il me paraît simpliste de penser que les images de banlieues en feu aient valeur d’exemple à suivre ou qu’elles donnent des idées. Bien sûr, ce serait rassurant de penser que la violence des images crée la violence. Il suffirait de contrôler les médias pour que tout s’arrête peu à peu…
Que la violence à la télévision pousse à la violence dans la vie est une idée qu’a avancée le rapport Kriegel, mais elle n’est fondée sur aucune étude convaincante. C’est une idée rassurante, qui minimise les véritables causes, qui sont dans la violence du monde et non dans celle de l’image.
Une fois de plus se pose avec urgence la nécessité d’une réflexion et d’une enquête sérieuse sur la relation des médias à notre réalité.
Il y a quelques jours, j'ai entendu à la radio (Europe 1 ou France Inter), une psychanalyste qui répondait doctement, au journal de 7h, sur la conduite à tenir avec ses enfants par rapport à la télévision. Rien de tel pour se réveiller que d'entendre aux infos quelqu'un qui assène avec autorité des propos absolument contestables. Voici donc ce que conseillait l'auteur de Psychanalyse de la télévision aux parents: que les enfants ne regardent pas la télé le matin et qu'ils la regardent en rentrant de l'école. Pourquoi cette interdiction le matin? Parce que, disait-elle, selon des professeurs, les enfants continuent à en parler à l'école ou à y penser...
Outre que l'argument se fonde sur des propos rapportés invérifiables et que l'on se demande par quel prodige on sait ce qu'il y a dans la tête des enfants, ces propos sont très révélateurs des condamnations de la télé par les psys. On s'en prend au média sans savoir ce que sont vraiment les programmes à cette heure matinale, si les programmes sont les mêmes sur toutes les chaînes, etc. Or, si notre psy avait un tant soit peu d'intérêt pour la tv, son jugement serait peut-être différent. J'ai pu montré, avec ma collègue Marie-France Chambat-Houillon, que, au contraire, la tranche du matin d'une chaîne comme TF1 remplit une fonction évidente de réveil de l'enfant et de socialisation progressive.
Je reproduis ici quelques lignes de cette analyse déjà parues:
2003 : “ Parents-enfants : regards croisés sur les dessins animés ” (en collaboration avec Marie-France Chambat-Houillon), Informations sociales n°111, L’enfant, le jeune et me monde audiovisuel, Caisse nationale des Allocations familiales, novembre, p. 62-71.
En début de programmation, les univers proposés dans les dessins animés sont très éloignés de notre réalité. Dans Bambou et Cie, un groupe d'amis animaux (raton-laveur, renard et panda) mène une enquête policière pour démanteler un trafic de perroquets. Dans ce monde, les héros animaux se parlent, se comprennent et agissent comme des êtres humains. Deux filiations permettent d'accroître la nature "fictionnelle" de ce monde : un clin d'œil à la série policière est réalisé à travers les vêtements de Bambou qui porte imper et chapeau mou, et la présence d'un dragon, grâce auquel les amis peuvent se déplacer, renvoie au merveilleux. Certes, si l'iconicité générale du dessin s'inscrit dans la perspective d'une analogie fondant l'illusion réaliste, le contenu proposé est résolument tourné vers un monde de fantaisie. Cette construction de mondes éloignés de la réalité continue avec Dinos Juniors, qui raconte les petites misères d'une bande de jeunes dinosaures s'amusant comme le feraient des enfants, dans un lieu plus proche d'un éden fantaisiste aux couleurs irréalistes (le ciel est jaune, le sol est bleu) qu'une véritable forêt du crétacée. D'un côté des Dinos, dessinés tout en rondeur et parés de couleurs vives, de l'autre le caractère anthropomorphique de leurs actions (cueillir des fleurs, inventer des histoires, jouer avec des cailloux…) font que ce dessin animé construit un monde ouvertement fictif.
Avec Franklin, un tournant dans la programmation s'opère. Elle s'éloigne des mondes imaginaires pour se rapprocher du réel. Dans ce dessin animé, bien que les personnages soient encore des animaux, le graphisme les sépare de ceux de Bambou et Cie ou encore de Dinos Juniors. Alors que les premiers renvoyaient plus à des personnages en peluche qu'à des êtres vivants et que le référent des dinosaures était plutôt à rechercher dans l'univers du jouet que du côté des visions des spécialistes, ici, l'ours Martin, l'ami de Franklin, a comme modèle l'ours véritable. De même que le modèle de tortue qui a inspiré la silhouette de Franklin n'est pas un jouet en plastique, mais est bel et bien le vrai "reptile tétrapode archaïque caractérisé par une carapace dorsale et ventrale " ( Hachette). Il en est ainsi pour tous les personnages de l'histoire. En termes de représentations animales Franklin se démarque des dessins animés précédents. Mais si ce choix réaliste pour les personnages est fondamental, il ne suffit pas à comprendre comment ce dessin animé est à ranger du côté des fictions "naturalisantes".
Nous devons également tenir compte des postulats de la collection Franklin. Franklin propose un univers polarisé entre le monde scolaire et la cellule familiale. L'entre-deux est un espace réservé à la sociabilité, plus précisément aux relations entre amis. A chaque situation, Franklin et ses amis, doivent faire l'apprentissage des règles et intérioriser la nécessité de l'autorité. C'est une donnée récurrente à la collection, une sorte d'horizon "moral" surplombant toutes les actions singulières des épisodes. La cohérence de la fiction doublée par un récit unitaire privilégiant fortement la causalité (selon la loi que toute action a des conséquences) fait que le monde de Franklin est à l'image de celui que nous, parents, voudrions pour nos enfants, où tout est prétexte à l'apprentissage, où tout est objet de connaissance comme nous l'exprime clairement une voix off présente à tous les génériques : "Franklin savait compter deux par deux et lacer ses chaussures".
Au terme de la tranche horaire retenue, le dernier dessin animé de TF1 se rapproche encore de notre monde. Les aventures des Petites Crapules ne mettent plus en scène des animaux, mais des enfants avec une famille. La fiction ne s'appuie plus sur des attributs magiques ou merveilleux, mais construit une vision "naturaliste" des réalités enfantines avec, encore une fois, la présence de deux univers, famille et école, dans lesquels les personnages doivent assimiler les règles pour bien se conduire. La fiction épouse les contours et les "principes" de la réalité.
La programmation de TF1 n'est donc pas une succession arbitraire de dessins animés. Elle construit un sens. De la fiction la plus fantaisiste, elle mène les enfants vers leur réalité, ici, en l'occurrence, celle de l'école. Cette programmation construit un parcours qui aide les enfants à quitter l'univers du sommeil, celui des rêves où tout est possible, pour le monde vigile, où doit régner la raison comme en témoignent les derniers dessins animés dominés par les représentations du quotidien et les leçons de vie. Ce faisant, la programmation accompagne le cheminement psychologique demandé aux enfants le matin. "
Comme on voit, la condamnation a priori de la télé par notre psy bloque son accès aux programmes et l'empêche de comprendre leur action réelle sur le jeune spectateur. Mais il y a plus.... Suivons son conseil et mettons nos enfants devant la télé à 17h, quand ils rentrent de l'école... Aujourd'hui: TF1, mon incroyable fiancé; FR2: JA. RESUME :
Toujours sous le choc de la mort de Webb, Mac apprend de la bouche d'un certain Tanveer qu'un tueur à gages a pour mission de supprimer tous les collaborateurs de Webb. Malgré le danger, elle décide d'enquêter sur la mort de son ami. M6: c'est du propre...
Somme toute, notre psy conseille aux parents de mettre leurs enfants devant la télé-réalité uptodate plutôt que devant des dessins animés qui sont faits pour eux...
Un conseil à ceux qui parlent de la télé: regardez-là, étudiez les programmes et la programmation avant de d'ériger vos convictions en ordre du monde...
Septembre 2005