Lors d’une récente édition d’On a tout essayé, Steevy s’en est pris avec véhémence à l’impôt sur la fortune (ISF). Sa position collait strictement à celle de son parti, l’UMP. La campagne présidentielle va bientôt officiellement commencer. Comment le CSA compte-t-il décompter les propos fortement marqués des chroniqueurs des magazines. Nul n’ignore que Steevy est un proche de Sarkozy, avec qui il s’affiche publiquement. On peut craindre, avec la démagogie dont certains font aujourd’hui montre, que Steevy se voit proposer telle ou telle responsabilité dans le futur. Son temps de parole doit donc clairement compter dans celui de l’UMP. Il serait regrettable que le CSA omette de le faire, alors que tout le monde sait bien aujourd’hui que la politique se fait moins dans les JT que dans les émissions de divertissement.
S’il fallait une preuve supplémentaire de la confusion mentale dans laquelle baigne notre société à propos de la frontière réalité/fiction, le faux journal télévisé belge vient nous en fournir une preuve supplémentaire.
Pour défendre leur mensonge, les réalisateurs ont avancé dès le premier jour le terme de « docu-fiction », et l’ensemble de la presse a repris : on ne parle plus aujourd’hui à propos de ce faux que de « docu-fiction ». Et pourtant en quoi ressemble-t-il à ce que l’on a jusqu’à présent catégorisé sous ce terme ? Disons-le clairement : en rien.
Le terme docu-fiction, inventé par les producteurs et les diffuseurs, désignaient jusqu’à présent des produits comme L’Odyssée de l’espèce (FR3) ou le 23 décembre 2008 (M6) dans lesquels, pour faire revivre une situation dont nous n'avons pas d’images ou pour expliquer les conséquences de la situation présente pour le futur, on faisait jouer à des acteurs des situations entièrement scénarisées. Ainsi, L’Odyssée de l’espèce est censé montrer la naissance de l’homme sur terre et le 23 décembre les conséquences du réchauffement climatique. Dans le second, la fiction est vraisemblabilisée par le fait qu’on a mêlé au récit des interviews d’experts en tout genre qui rendent le scénario crédible : un climatologue ou un météorologue, un spécialiste de la circulation automobile qui explique les conséquences d’une tempête de neige sur le flux de voitures sur les autoroutes, etc.
Qu’en est-il du faux journal belge ? Il met en scène, dans leur décor habituel, les vrais journalistes qui servent quotidiennement l’information de la chaîne. Ce ne sont pas des acteurs, mais des professionnels qui jouent leur propre rôle et qui énoncent des énoncés qu’ils savent faux. Ils profèrent donc un mensonge, ce qui n’a rien à voir avec la fiction, dont on sait au départ qu’elle est « pour de faux », qu’elle est inventée. Il n’y a plus un récit fictif comme dans le 23 décembre, interrompu par des experts, mais le spectacle des experts eux-mêmes, qui font comme si c’était la réalité. Cette différence entre le comme et le comme si marque toute la différence entre la fiction et ce que j’ai appelé la feintise. La fiction ne vise pas à tromper son spectateur, mais seulement à raconter des histoires pour leur plaisir ; la feintise, elle, tire sa logique du fait qu’elle cherche à faire croire au spectateur qu’il est face à une situation réelle. C’est bien ce qu’a fait la RTBF. Alors qu’elle ne vienne pas aujourd’hui nous parler de « docu-fiction » !
L’argument des concepteurs est de nous dire que ce faux JT a provoqué un sursaut salutaire. On retrouve là la logique de discours de la télévision en général. À justifier ce qui a été fait, elle ne se demande pas ce qu'il serait advenu si cela avait été autrement ? Que se serait-il passé par exemple si la RTBF avait fait ses faux reportages en annonçant qu’elle allait faire de la politique-fiction ? Est-ce que les gens ne s’y seraient pas intéressés ? Est-ce que la prise de conscience n’aurait pas été grande ? En fait, une fois encore, on raisonne sur l’audimat. La méthode a été la bonne, prétend la RTBF, tout simplement parce qu’elle a fait 28% de part d’audience…
Biblio: pour la feintise, cf. JOST François, La Télévision du quotidien, entre réalité et fiction, De Boeck-INA
Vous pouvez lire aujourd'hui dans LIBÉRATION un article de moi consacré à cette affaire dans la page REBONDS, intitulé: LA TÉLÉ RESPONSABLE D'ELLE-MÊME
http://www.liberation.fr/rebonds/223854.FR.php
La RTBF a annulé l'émission DÉCODE programmée samedi matin et la remplace par MISE AU POINT diffusée dimanche matin à 11h30. J'y participe aussi.
La RTBF a hier interrompu ses programmes pour annoncer que le Parlement flamand venait de voter la sécession de la Flandre du Royaume de Belgique. Mimant le vrai Journal télévisé et le direct, l'émission a secoué la Belgique. Je reviendrai longuement sur cette expérience dans les jours qui viennent.
En attendant une analyse sur ce blog, je vous signale que je serai l'invité de l'émission DÉCODE, sur la seconde chaîne de la RTBF, samedi 16 décembre au matin (10h, je crois).
Jacques Chirac n’a pas dérogé à la tradition gaulliste en venant présenter France 24 aux Français le jour de son lancement.
On se souvient du ministre de l’Information Alain Peyrefitte, qui venait, en 1963, expliquer aux téléspectateurs du journal télévisé la nouvelle formule « dont il avait pris lui-même l’initiative », et du Président Pompidou qui affirmait : « qu’on le veuille ou non, la télévision française est la voix de la France »…
Comme ses prédécesseurs, le Président de la République a plombé le jour même de son inauguration la chaîne France 24, dont on sait qu’il avait pris lui-même l’initiative. Et ses propos n’ont pas été sans faire écho à ceux de Pompidou, dont il fut le Secrétaire d’État à l’emploi ( !), et que celui-ci appelait « mon bulldozer ». Je les cite :
« Il est indispensable qu’un grand pays comme la France ait son regard sur le monde et puisse diffuser ce regard… Naturellement conforme à nos traditions, à notre conception de la civilisation, de la paix, de l’humanisme, de la mondialisation, et c’est ça en réalité qui sera exprimé, je pense, par France 24.
Si cette chaîne pouvait être influencée par quelque extérieur que ce soit, elle ne serait pas crédible. Donc toute sa valeur, c’est certes de porter un regard français mais de pouvoir le faire indépendamment de toute considération, quelle qu’en soit la nature » (7 décembre 2008).
De Pompidou à Chirac, n’y a-t-il pas une continuité troublante ? Mitterrand, dont on sait qu’il avait voulu Canal+, ne s’était pas pour autant transformé en présentateur de la chaîne cryptée ! Chez les gaullistes, les présidents passent et les habitudes demeurent… À France 24, il est maintenant demandé d’exprimer la « vision de la France » et plus seulement la « voix ». Mais, la pratique reste la même : c’est le politique qui s’exprime le premier sur la chaîne, le jour même de son inauguration, pour cadrer sa mission. À une époque où l’on pensait coupé le cordon ombilical de la télévision avec le pouvoir, Chirac vient nous rappeler que rien n’est jamais acquis…
Bonne chance à la chaîne qui devra porter un regard français, « indépendamment de toute considération, quelle qu’en soit la nature » !
On me demande souvent jusqu’où ira la télé-réalité. Posant cette question, on a généralement en tête des tabous sexuels. On imagine qu’après le Bachelor, l’Ile de la tentation, la télévision va connaître une dérive inévitablement vers l’érotisme ou, pire, la pornographie ! Et je réponds toujours que, tant que les chaînes viseront un large public familial, de telles évolutions seront impossibles.
Ce soir, avec SOS Cambriolage, M6 montre qu’avec la télévision, le plus à redouter est son flirt avec les idéologies les plus ignobles. Voici une émission qui met en scène deux anciens cambrioleurs, ayant fait de la prison pour des casses, mais, nous précise-t-on n’ayant jamais tué, qui vont nous montrer comment ils s’y prendraient pour pénétrer la maison de l’un de nous, téléspectateurs. Tout cela pour nous aider à nous protéger ! La « promesse » mérite qu’on s’y arrête :
« Deux ex-cambrioleurs vont faire équipe pour la bonne cause : Aider des familles à protéger leur maison. Francis et Zem sont deux anciens cambrioleurs. Aujourd’hui, ils ont définitivement tourné la page, et se sont reconverti avec succès. Mais ils connaissent tous les « trucs » utilisés par les cambrioleurs.
Ce « savoir-faire », ils ont décidé de le mettre aujourd’hui au service de chacun d’entre nous. Aux quatre coins de la France, ils vont aider des familles à mieux protéger leur foyer contre les cambriolages Francis et Zem choisissent d’abord une maison ou un appartement.
Puis, avec l’accord des propriétaires, et sous leur regard incrédule, Francis va cambrioler la maison et la vider de tous ses objets de valeurs. Le choc de l’effraction passé, il est temps de remettre la maison en ordre, et pour nos deux excambrioleurs de donner aux occupants des conseils simples et parfois étonnants pour décourager les tentatives éventuelles de véritables cambrioleurs.
Ce soir, Francis et Zem rencontrent Fabienne et Gilbert qui habitent avec leur deux enfants dans une maison située dans un lotissement tranquille en région parisienne. Nos deux ex-cambrioleurs se rendront ensuite à Lille, où Virginie, jeune mère divorcée vit dans un appartement avec ses deux fils ».
"Ce « savoir-faire », ils ont décidé de le mettre aujourd’hui au service de chacun d’entre nous"! De qui se moque-t-on? De nous, évidemment! Une fois encore, une chaîne maquille sous l'apparence du service son jeu pervers avec les contradictions du téléspectateur, qui a peur de la violence, mais adore son spectacle, qui craint l'insécurité, mais se délecte du spectacle des casses!
Ce qui est habile avec ce type des programmes, c'est d'abord qu'il convainc que le moins risqué pour le téléspectateur est de rester chez soi... à regarder la télévision et, plus précisément, M6, qui vous donne des conseils pour éviter d'être cambriolé (on attend avec impatience de voir quels annonceurs auront investi sur ce programme... Les verrous Fichet?). Une fois le téléspecateur bien au chaud, calefeutré, toute porte fermée à clef, on peut flatter ses peurs et ses travers.
SOS Cambriolage surfe sur deux phénomènes qu'on observe actuellement dans notre société:
- le premier est l'ambiguïté des sentiments face à ceux qui enfreignent la loi: on les condamne par les discours (voir Sarkozy), mais on admire ceux qui "ont payé leur dette à la société". Qu'il s'agisse des hommes politiques condamnés (Tapie) ou des truands repentis, tous acquièrent, dès qu'ils sont sortis de prison, une notoriété et une admiration, qui propulsent leurs livres au sommet des hit-parade. Récemment encore, un ex-truand est passé de plateau en plateau, racontant ses méfaits à des spectateurs acquis d'avance.
- le second est la relation paradoxale qu'entretiennent ceux qui votent à l'extrême droite avec la sécurité. Comme on sait, ce sont les villages les plus tranquilles, les moins fréquentés par des immigrés qui votent le plus Front National car il suffit d'avoir des représentations de violence ou d'insécurité pour avoir peur. Avec M6, ce qui n'était que représentation va s'incarner. Avec sa nouvelle émission, les téléspectateurs pourront dire: "l'insécurité: vue à la télé!"
En 2002, M6 a joué un rôle non négligeable dans la montée des peurs qui ont mené Le Pen au second tour des présidentielles, notamment avec ses magazines. Va-t-elle faire de même maintenant avec la télé-réalité? C'est à craindre. Pour résister à cette dérive, une seule solution: boycotter cette émission. Il y va de la démocratie.

Que l’avocat de Bernard Laroche poursuive France 3 pour avoir laissé entendre que celui-ci s’était rendu coupable du meurtre du petit Gregory pose évidemment un problème de fond quant au statut de la fiction et de la réalité. Un de plus.
Peut-on poursuivre un scénariste pour avoir tenu un propos mensonger ou pour avoir fausser la vérité ? Si la réponse est oui, on s’engage dans une voie dangereuse et les procès devraient se multiplier. Faut-il poursuivre Stendhal pour avoir fait croire que Napoléon était passé à portée du personnage de fiction Julien Sorel lors de la bataille de Waterloo ? Faut-il s’en prendre à Forrest Gump pour avoir montré Kennedy serrant la main de cette pure invention d’Hollywood ? Faut-il poursuivre les auteurs de Blair Witch pour nous avoir fait accroire que les sorcières existaient et étaient responsables de la mort de quelques étudiants ? Bien évidemment non. Alors pourquoi poursuivre les auteurs de l’affaire Villemain ?
Parce que, dit-on, on insinue dans ce film une vérité qui n’est pas la bonne. Mais depuis quand les fictions sont-elles tenues de dire la vérité ? Toute la question est là.
Si l’avocat des Laroche a raison de s’en prendre à ce téléfilm à épisodes, c’est qu’en fait, depuis maintenant plusieurs décennies, à la suite des reality shows et autres télé-réalités, le spectateur finit par ne plus savoir ce qu’est une fiction et ce qui la différencie de la réalité. Le bon usage de la fiction repose sur « une suspension de l’incrédulité », selon la formule du poète anglais Coleridge. Quand je regarde une fiction, je suis près à tout croire pour mon propre plaisir : qu’un homme peut voler, qu’il existe des fourmis géantes ou que les ours parlent aux renards… Quand on m’informe sur le monde, en revanche, ce n’est pas la crédibilité de l’information que je dois exiger, mais la vérité, tout simplement. Dans ce domaine de l’information, le mensonge prend tout son sens. Il faut le réaffirmer : aucune fiction ne peut prétendre à la vérité, parce que le simple fait de construire des dialogues, de les faire jouer transforme la réalité (dans le téléfilm de FR3 M. Villemin parle comme intellectuel…). Le seul fait de raconter une histoire impose le choix d’un point de vue qui ne peut être objectif. Enfin, la construction des personnages entraîne une identification du spectateur qui peut, dans bien des cas, rendre sympathique n’importe qui, y compris la pire ordure (je ne parle pas ici du téléfilm Gregory).
L’affaire Villemin met en cause nos repères parce que les scénaristes eux-mêmes ont construit leur scénario sur une ambiguïté, : d’un côté, ils ont gardé le nom de Villemin, de l’autre ils ont préféré renommer les Laroche. En s’alignant simplement sur l’accord des protagonistes réels de l’histoire. L’attitude est bien sûr hypocrite, puisqu’elle consiste à se prémunir du point de vue juridique en se préparant à plaider qu’il ne s’agit pas des Laroche, qu’ils ne sont pas désignés comme tels, tout en communiquant partout sur le thème de la vérité du film (avec comme témoin indubitable et impartial Florence Lacour, qui a écrit le Bûcher des innocents). Communication renforcée par le fait que les acteurs ont été choisis en vertu de leur ressemblance avec les personnes engagées dans cette affaire plus qu’en vertu de leur talent.
Il y a quelques années (décennies ?), les cinéastes accompagnaient toujours l’adaptation de faits divers de la mention « toute ressemblance avec des personnes réelles ou des événements réels seraient fortuites ». Il y a quelque temps, TF1, pour Marie Besnard, insistait sur le fait que els scénaristes avaient utilisé les « moyens de la fiction ». À prétendre parler de la réalité en faisant de la fiction, on joue un jeu dangereux. En effet, derrière cette attitude ambiguë l’idée qui est développée, c’est que la justice se trompe souvent et que seule la télévision dit la vérité. Et ce à travers les fictions. On marche sur la tête.
Je serai demain l'invité d'Alain Bédoué en compagnie de Bernard Stiegler et Dominique Wolton sur le thème Démocratie, télécratie, dans l'émission Le Téléphone sonne, France-Inter, 19h20.
On lit à droite, à gauche que l’emprise de la télé-réalité sur la télévision est en net recul. Certainement, si, pour en juger, on adopte un point de vue purement quantitatif. A n’en pas douter, les émissions rangées sous cette catégorie sont moins nombreuses qu’il y a quelques années.
Mais, si pour répondre à la question, on adopte un critère plus qualitatif, on peut craindre le contraire.
J’ai déjà expliqué ici que la Brigade des jardiniers, sur France 3, n’était rien d’autre qu’une émission de télé-réalité déguisée. Mais il est aussi une autre façon de considérer cette progression : en examinant comment la télévision publique « vampirise » en quelque sorte le succès des chaînes privées en invitant ceux ou celles qu’elles ont fait connaître.
Le cas était patent hier, avec l’invitation de Marianne James chez Drucker. Voici une artiste qui rame depuis des années pour se faire connaître, enchaînant les spectacles comiques, les places de chroniqueuse à la radio, sans jamais atteindre un niveau de notoriété considérable. Et tout à coup, M6 la propulse dans le rôle de juge méchante d’A la recherche de la nouvelle star (Pop Idol) et elle devient connue au point de passer du côté des chanteurs : elle enregistre un disque, assez faible il faut bien le dire. Il n’en faut pas plus pour que le maître des dimanches après-midi la reçoive en vedette. Et elle, qui invite-t-elle : la « tortue », le gagnant de la dernière Nouvelle star…
Qu’est-ce que cela signifie ? Que les vedettes de la télé-réalité, autrefois conspuées par les dirigeants de France Télévision, ont gagné en légitimité, d’une part. Et que, donc, la télé-réalité étend une nouvelle fois son empire. Que le service public se sert de petites vedettes de marketing pour attirer un public plus jeune.
Sur France Télévision, la télé-réalité s’avance masquée.